Sans réponse

Femme dos nu, la tête dans ses mains
Cela faisait plusieurs jours que E. me posait cette question. Au détour d’un couloir, en attendant de passer à la cantine, avant de franchir le portail pour rentrer chez elle, en marchant à mes côtés, en salle d’étude. J’ai été d’abord abasourdie, ne m’attendant pas à être impliquée dans une discussion aussi complexe avec une enfant. Car E., malgré toute sa maturité, est une enfant. Je me suis ensuite inquiétée que cette interrogation persiste dans son esprit : dois-je y percevoir une détresse ? Est-ce une manière subjective de me faire comprendre qu’elle va mal, qu’on lui fait du mal ? Puis j’ai été fascinée par sa curiosité, son envie de philosopher. Je voyais là un intérêt pour ce qu’on appellerait communément un fait sociétal. Et est arrivé le moment où je ne pouvais plus me contenter d’observer E. et sa question. Je devais y répondre. Je sentais qu’elle attendait sincèrement une réponse.
 
Je n’apprécie pas les grandes personnes qui rechignent à répondre et se cachent derrière des phrases toutes faites, creuses et limitantes. Je ne pouvais pas lui dire « t’en as des questions étranges toi ! ». Car sa question n’avait rien d’étrange, elle était à la fois toute simple et puissante. Rétorquer que « c’est la vie, c’est comme ça » aurait été tout bonnement affligeant et terrible. Une enfant ne se contenterait jamais d’une telle réponse, car l’enfant est habitée par l’espoir et la vivacité d’esprit. Je déconseille grandement d’user de ce type de répliques, elles sont d’un pessimiste odieux ! Et je ne suis ni pessimiste, ni odieuse. Encore moins devant les enfants.
 
E. mérite une vraie réponse, une conversation, une ouverture sur sa propre question. Et si c’est à moi qu’elle s’adresse, c’est à moi d’endosser cette responsabilité.
 
Malheureusement, il m’était impossible, dans l’établissement, de prendre le temps de formuler une explication correcte.
 
Parce qu’il faudrait d’abord que je lui explique à quel point cette question m’émeut et me bouleverse. Lui dire que moi aussi, je me la suis tellement posée, les yeux embués de larmes et la colère grondant au creux du ventre. Lui avouer que je ne suis même pas sûre d’avoir une réponse satisfaisante, mais qu’on pourrait peut-être y réfléchir ensemble. Enfin, faut-il y réfléchir ? Quand cette interrogation nous martèle le cerveau, notre réaction ne serait-elle pas plutôt d’intervenir ?
 
Parce qu’il faudrait aussi la prévenir que cette question risque bien de refaire surface fréquemment dans sa vie, à quinze ans, vingt-cinq ans, quarante ans… Qu’il y aura des centaines de situations abominables où sa candeur sera offusquée et sa loyauté mise à mal. Mais qu’il faudra tenir bon, ou péter un plomb. Que la meilleure chose à faire sera de se protéger, d’en parler, de s’éloigner. De se reconstruire.
 
Parce qu’il faudrait surtout lui dire qu’elle n’est pas la fautive, que cette question ne devrait pas exister et que si elle existe, ce n’est pas à cause de nous. D’ailleurs je lui dirais, pour sûr, que non, ce n’est pas la vie, ce n’est pas comme ça. Que ça ne devrait pas être comme ça ! Lui rappeler que ce n’est pas normal, que personne ne doit jamais accepter ça, qu’on ne doit pas fermer les yeux là-dessus, qu’il existe des lois, des endroits, pour se faire entendre, se faire entourer. Pour résister.
 
Ça ne répondrait même pas à sa question, tout ça.
 
Parce qu’il n’y a aucune réponse valable, aucune explication qui tienne la route, aucune excuse possible.
 

Parce qu’il n’y a que des victimes qui se retournent dans leur lit, le soir, et qui se demandent : pourquoi les gens sont aussi méchants ?

 

Clémence Delugeau 

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1 réflexion sur “Sans réponse”

  1. Qu’as tu répondu à cette petite fille?
    Qu’ils ont été des enfants brimés, privés de libertés, dirigés?
    Qu’ils sont malheureux, en colère? Que personne n’a pris le temps d’écouter leurs émotions et qu’elles ressortent violemment sur des inconnus innocents?
    Que la société, en tentant d’uniformiser nos pensées, nous asservit et nous fait perdre petit à petit notre empathie et notre bienveillance les uns envers les autres?

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